06/11/2026
« LA FÊTE-DIEU À NICOLET » L’AVENTURE D’UN TABLEAU DE JOSEPH LÉGARÉ
En avril 1992, J.-L. Proulx, ancien élève du Séminaire de Nicolet, fait l’acquisition de deux tableaux dans un marché aux puces de la région montréalaise. L’une de ces œuvres lui rappelant vaguement une toile visionnée précédemment au Musée National des Beaux-Arts de Québec, M. Proulx consulte un expert qui lui affirme que son acquisition vaut plusieurs centaines de milliers de dollars. Il s’agit de « La Fête-Dieu à Nicolet », œuvre de Joseph Légaré, peintre du 19e siècle reconnu pour son avant-gardisme et son expertise dans le domaine de l’art pictural. Ce dernier ayant demeuré quelques années à Gentilly, on lui reconnait deux tableaux représentant la ville de Nicolet, dont celui cité plus haut. Désireux d’en savoir plus, le nouvel acquéreur confie : « j’ai décidé d’aller voir le curé Denis Fréchette et Marie Pelletier aux archives du Séminaire. Je me disais qu’ils pourraient me montrer une photo de l’œuvre que j’avais vue à Québec ». Satisfait de cette rencontre, M. Proulx consulte par la suite des experts de l’œuvre de Légaré qui lui confirment qu’il s’agit bel et bien d’un tableau de cet artiste intitulé : « La Fête-Dieu à Nicolet ». On considère qu’il existe probablement trois versions de cette œuvre réalisée entre 1826 et 1832, dont une appartenant au Musée des Beaux-Arts du Canada. Notons qu'à cette époque Joseph Légaré pouvait peindre jusqu'à six versions d'une même scène, sans nécessairement les signer toutes. Ce qui incite les Musées des beaux-arts du Québec et du Canada à ne pas acquérir l’œuvre retrouvée par M. Proulx.
Notons que Joseph Légaré naît à Québec, en 1795, où il s’avère être un citoyen très impliqué socialement. Propriétaire foncier, politicien, juge de paix, membre-fondateur de la SSJB de Québec, grand patriote, il a participé activement à la Rébellion de 1837. Mais il est surtout un artiste autodidacte qui joue un rôle très important dans l’évolution de la peinture canadienne au cours de la première moitié du 19e siècle. Sa production se démarque surtout par des innovations au niveau des paysages (on le considère comme le premier peintre paysagiste né au Canada), du tableau historique et de la chronique de la vie quotidienne. Contrairement à plusieurs de ses contemporains, qui choisissent surtout des sujets plus lucratifs auprès de la bourgeoisie ou des membres du clergé, Légaré brosse des paysages, des événements culturels d’importance et s’avère un des rares artistes de son époque à peindre des personnages des Premières Nations. Grand collectionneur, il est le premier à ouvrir une galerie d’art au Canada. Au printemps 1817, l’abbé français Philippe-Jean Desjardins, chassé de son pays suite à la révolution, met en vente publique des centaines de tableaux en provenance de Paris, dont une grande partie est acquise par les paroisses. Dans le lot on retrouve des Vouet, Le Brun ou Murillo. Légaré s’en procure un grand nombre qu’il restaure et parvient à monter ainsi une impressionnante collection de plus de deux cent tableaux. Après sa mort, en 1855, une grande partie de l’œuvre originale de Légaré, qui s’élève à environ 300 peintures, demeure la propriété de sa v***e avant de passer en quasi-totalité entre les mains de l’université Laval, en 1874. Cet établissement, qui relève alors du séminaire de Québec, acquiert en même temps l’importante collection de toiles et de gravures européennes accumulée par le peintre au fil des années. La majorité de l’œuvre de Joseph Légaré est actuellement conservée dans les églises et les plus grands musées du pays, notamment celui des beaux-arts du Canada où on peut admirer une des versions de « La Fête-Dieu à Nicolet ».
Vers la fin du vingtième siècle, une série d’expositions reconnaît le talent du peintre Légaré. En 1978, une exposition itinérante de quatre-vingt-une de ses toiles fait le tour des principales galeries d’art de Toronto, Montréal et Québec. La Galerie d’Art du Canada publie, en 1978, un catalogue raisonné des œuvres de celui qui, en 1833, devient le premier galeriste au Canada. Du 1er février au 31 mars 1979, le Musée des beaux-arts de Montréal tient une grande exposition des œuvres de Légaré. Celle-ci se déplace ensuite au Musée des beaux-arts de Québec, en avril 79. Suite à cette rétrospective, l’ONF produit un moyen métrage intitulé : « Un Québécois retrouvé : Joseph Légaré ». Présentement, nous ne sommes pas en mesure de dire ce qui est advenu de la version de « La Fête-Dieu à Nicolet » retrouvée dans un marché aux puces au début des années 90.
Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet
Références : Dossier de recherche Joseph Légaré, CAR Séminaire de Nicolet. Le Nicolétain vendredi 8 juin 1951. Le Courrier Sud le 27 août 1995. La Presse, Montréal, mardi le 20 mai 2003.
Photos : Maison de Joseph Légaré, Gentilly 1676-1976, page 83. Deux tableaux représentant Nicolet de Joseph Légaré, extrait d’un catalogue de l’Hôtel des encans.