05/21/2026
Ce message ne me concerne pas directement, mais je vais commencer par évoquer mon propre cas.
J’adresse mon plus profond respect et toute ma reconnaissance à ceux qui me liront jusqu'au bout.
Ma première épouse et moi sommes arrivés à Québec en 1997, suite à un processus d’immigration professionnelle, basé sur nos formations et nos spécialisations.
À cette époque, le Québec était une province sage et visionnaire. Elle attirait peu à peu des gens du monde entier qui amenaient leurs compétences professionnelles pour travailler et pour l’aider à bâtir une société forte, libre et ouverte.
Nous avions presque le profil idéal pour nous présenter à un entretien à l'ambassade du Canada à Moscou : une bonne formation, une large expérience en informatique, l'âge requis, et une situation familiale stable. Il ne nous manquait que le Français. Mais pour moi, ce n'était pas un obstacle, mais plutôt un nouveau défi à relever.
J'avais six mois pour préparer mon entretien avec un agent de l'immigration du Québec. J'ai suivi un cours intensif de français pendant deux semaines pour améliorer un minimum ma prononciation, et j'ai passé le reste du temps à lire des manuels et à mémoriser du vocabulaire.
À cette époque, seuls trois pays au monde acceptaient des étrangers dans le cadre d’un programme d'immigration indépendant : le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Pour nous, ce n’était pas un choix, mais une évidence. Pour les habitants de l'ex-URSS, le Canada a toujours été vu comme un pays de rêve : une histoire fascinante, un esprit franco-anglais, une liberté et une force intérieure particulière. Ça nous attirait comme un aimant.
Québec n'a pas été non plus un choix difficile. Pour nous, c'était la ville la plus européenne du Canada, avec son centre historique et sa culture. C’est en effet ici que l'histoire de l'Amérique du Nord a commencé. Tant qu’à devoir tout quitter pour recommencer une nouvelle vie, ça ne pouvait être que dans un endroit comme ici. Pour nous, Québec était presque un paradis.
Évidemment, j'étais nerveux, mon Français n'était pas suffisant pour comprendre couramment les gens et m'exprimer clairement. Mais j'étais confiant dans le fait que l'agent d'immigration serait suffisamment expérimenté pour distinguer les erreurs linguistiques, de la personne que j’étais en elle-même : son caractère, sa motivation, son honnêteté, son désir de travailler et d'être utile.
Je sentais que son travail ne se limiterait pas à vérifier des documents, et qu’il me parlerait aussi pour comprendre pourquoi nous choisissions le Canada, pourquoi Québec, ce que j'apporterais à mon nouveau pays, et quels étaient mes projets, ma vision de la vie.
Je me suis donc fixé un objectif simple : être aussi honnête et ouvert que possible, dire ce que je pensais, la vérité, en toute sincérité. Et surtout, faire ressentir que le Québec ne regretterait jamais de m’avoir accueilli.
Je reviens maintenant au cœur du sujet.
À cette époque, la politique québécoise était axée sur l’individu. Le rôle de l’agent d’immigration était de voir au-delà des papiers : une personne, son caractère, son envie d’être utile, sans peur excessive, en étant capable de regarder vers l’avenir sans se retourner constamment sur le passé.
Ma femme et moi étions amoureux du Québec, même si nous n’y avions encore jamais mis les pieds. Nous avions lu de nombreux articles et nous nous étions vivement imprégnés de son histoire, de sa culture, de son charme, de sa liberté, et de sa grandeur.
Nous avons été accueillis au Canada avec respect, bienveillance et le cœur ouvert. Nous nous sommes sentis soutenus en tout, par les organismes gouvernementaux comme par la société en général. Je garde de très beaux souvenirs de cette période.
Très honnêtement, pendant très longtemps, que ce soit au Canada ou au Québec, la politique ne m'intéressait guère. Sans doute parce que je croyais que le pays était dirigé par des personnes intelligentes et sages, dignes de confiance.
Lorsque je vivais en Russie, la politique ne m'intéressait pas davantage. Mais en 2014, j'ai profondément regretté que mon ancienne patrie, la Russie, ait annexé la Crimée et ait déclenché une terrible guerre contre l'Ukraine.
Maintenant, je travaille dans mon propre magasin, que beaucoup d'entre vous connaissent bien. De par la nature de mon activité, j'interagis avec beaucoup d’immigrants. Et de plus en plus souvent, j'entends des histoires très difficiles de gens qui aiment le Québec, qui parlent le Français mille fois mieux que je ne le parlais à l'époque, qui travaillent, qui payent leurs impôts, qui se construisent une vie ici, mais qui doivent lutter pendant des années dans l'espoir d'obtenir un statut officiel.
Et beaucoup n'y arrivent pas.
Je n'écris pas ça contre le Québec. Au contraire, j'écris ça parce que j'aime le Québec. C’est pourquoi ça me peine de voir comment une société qui accueillait jadis si posément les étrangers considère désormais les immigrants avec de plus en plus de suspicion.
Je comprends parfaitement le désir de protéger la langue française. Je suis arrivé ici quasiment sans parler français, je l'ai appris en partant pratiquement de zéro et j'ai toujours pensé que le Français était l'âme du Québec. Mais protéger la langue et la culture ne devrait pas se traduire par une attitude froide envers des personnes qui ont déjà choisi le Québec, qui y travaillent, y élèvent leurs enfants et souhaitent faire partie de la société.
J'ai de plus en plus l'impression que le système actuel ne voit pas les immigrants comme des personnes à part entière. Ce ne sont pas des statistiques, pas un problème, ni une menace, mais des personnes vivantes, instruites, travailleuses, pleines d'espoir, de dignité et désireuses d'être utiles et intégrées.
Le Québec ne doit pas oublier que sa propre histoire est aussi liée à des personnes qui ont traversé l'océan, commencé une nouvelle vie ici et bâti la société dont nous sommes fiers aujourd'hui.
On ne peut pas blâmer les immigrants pour tous les problèmes. Quand une société rencontre des difficultés, elles apparaissent rarement par magie. Très souvent, elles sont le résultat d'erreurs, d’un manque de vision et de mauvaises politiques. Mais admettre ses erreurs est difficile. Il est beaucoup plus facile de rejeter la faute sur les autres, plutôt que d’en assumer une part.
Oui, je suis profondément déçu par la politique d'immigration actuelle du gouvernement du Québec. Je vois défiler sous mes yeux des dizaines de destins humains brisés. Des gens qui ont fait confiance au Québec, qui en sont tombés amoureux, qui ont fait tout ce qu'on leur demandait, qui travaillent, qui font tout pour s’intégrer, et à qui ont fait bien sentir, à un moment donné, qu’ils sont étrangers.
Et c'est là le plus dangereux : lorsque le climat politique commence à laisser entendre qu'être un immigrant signifie rester un étranger.
Je n'ai pas peur du patriotisme : aimer sa langue, sa culture et son histoire est normal et louable. J'ai peur d'autre chose : du moment où l'amour de sa propre identité se transforme en conviction que les autres ont moins de valeur. C'est là que commence la voie dangereuse.
Le nationalisme sous cette forme n'a pas d'avenir, car ceux qui commencent à se croire supérieurs aux autres n'ont pas d'avenir non plus.
Cela mène à l'orgueil, et l'orgueil mène au péché. C'est ainsi que commencent de nombreux bouleversements, conflits et guerres. Regardez ce qui se passe aux États-Unis en ce moment : la lutte contre les immigrants, le cynisme, le triomphe de la force, l’impolitesse, le chaos, le manque de respect envers les alliés, la trahison de l’Ukraine.
Et où tout cela commence-t-il ? Par l’arrogance. Par la conviction d’être les plus forts, les plus importants, et de pouvoir regarder les autres de haut.
Quand on parle du Canada comme du « 52e État », ce n’est pas une plaisanterie. En clair, cela signifie : vous n’êtes pas vraiment une nation à nos yeux, pas vraiment un pays, et un jour, nous déciderons de votre sort.
Voilà pourquoi on ne peut ignorer de telles choses.
Je ne m'étendrai pas sur l'injustice de traiter des personnes d'abord accueillies puis laissées pour compte. Notre maire, Bruno Marchand, en a beaucoup parlé, et à juste titre.
J'ajouterais ceci : pour être une société forte, il faut avoir une colonne vertébrale. Autrement dit, du caractère. Et il faut vivre non seulement pour soi, mais aussi pour les autres, pour faire le bien. C'est là que résident la force et la grandeur.
Les belles paroles qui disent que certains méritent de vivre mieux que les autres ne valent rien en elles-mêmes. On reconnaît un arbre à ses fruits.
Et si ce fruit est la peur que les immigrés nous dissolvent, alors ça ne témoigne pas de la force, mais de la faiblesse.
Une culture forte ne se dissout pas au contact des autres. Une culture forte sait accepter, choisir, transmettre, inspirer et s'enrichir. Et si nous avons peur au point de rompre le contact avec des personnes qui sont venues ici pour travailler, parler français, payer des impôts et bâtir un avenir commun avec nous, alors le problème ne vient pas d'elles.
Il faut donc vraiment se demander : sommes-nous faits de sucre ou d'acier ?
Prenez soin de vous.
Avec toute mon amitié,
Vladimir
CHEZ VLADIMIR
P.S. Ce texte a été écrit par moi en russe, puis traduit en français par un ami virtuel, abonné à ma page personnelle, qui m’a très gentiment proposé son aide.
Le texte était important pour moi, et je voulais qu’il soit exprimé en français avec toute la nuance et la sensibilité nécessaires. Je le remercie sincèrement pour son aide.